Irène Jonas
De Skagen à Narva,
Voyages en mer Baltique, 2022-2025
De prime abord ce furent des notes visuelles, au même titre que des enregistrements ou collectes d’objets comme tout ethnologue ou sociologue qui fut le métier d’Irène Jonas. Avec le temps la part d’esthétique a pris le pas sur le documentaire de la chercheuse. Ce qui n’était qu’un cliché d’observation s’est rapidement transformé en une image, puis élaboré en composition. Et même s’il n’y a pas de mise en scène orchestrée, l’image narrative, la subjectivité de la photographe s’imposent désormais, assumées par un cadrage, par le grain accentué, et par la peinture à l’huile appliquée sur les tirages noir et blanc venant transfigurer l’ensemble.
D’aucun pourrait considérer les images de départ comme ordinaires. Seule Irène Jonas parvient à saisir leur pouvoir de sidération lorsqu’elle rehausse la palette des noirs contrastés par la luminosité des blancs par la mise en couleur. Ce monde que l’artiste donne à voir n’est plus alors ni tout à fait réel, ni non plus, repérable dans le temps. La réappropriation esthétique qu’elle opère confère une aura particulière à chaque image. La dualité entre sujet photographique et évasion picturale plonge l’esprit dans une nostalgie mémorielle et un onirisme intimiste, mêlant inspiration littéraire ou historique, suivant les liens tissés entre réel et imaginaire par l’auteure.
L’aspiration, les tonalités de cette écriture se matérialisent différemment selon les séries, conçues comme autant de récits. Différentes approches se mêlent : documentaire teinté de subjectivité, quand elle se construit en regard d’un univers de travail comme lors de la longue observance des marins pêcheurs et de leurs luttes quotidiennes - Terres de Pêche, 2016 - ; autobiographique quand les images expriment des visions intérieures dans la série Dormir, 2018, dit-elle, telles que les peurs enfantines ou les écorchures féminines ; mémorielle quand elle fabrique du souvenir à partir d’un réel transfiguré par la chimère de l’histoire familiale dans Crépuscule et Soviet. Ces travaux récents, Mémoires de campagnes, 2020-2021, sur la ruralité dans le Perche au pittoresque assumé, ou le travail sur Rosa Bonheur, 2022, ont donné lieu à des séries et à des ouvrages, tandis que son travail sur les côtes bretonnes se poursuit au fil d’un temps qui s’arrête dans chaque image.
Par ailleurs, Irène Jonas a toujours été fascinée par les pays de l’Est, dont sont issues ses origines familiales. Elle a consacré de nombreux voyages à la Russie et la Pologne, dont témoignent les photographies de Crépuscules, Soviet et Cilka (2018-2020). Ces dernières années, élargissant ses destinations photographiques, elle a découvert la Baltique où elle a passé quatre voyages à arpenter sa côte interminable. L’artiste livre des images où trônent d’immenses cargos, des bateaux militaires ou de colossales architectures portuaires marquées par une empreinte soviétique quasi indélébile.
Mer intercontinentale et plus jeune mer de la planète, la Baltique constitue l’une des plus grandes étendues d’eau saumâtre du monde. A l’origine immense lac d’eau douce, devenue mer intérieure où un important débit de fleuves en lien avec la fonte des neiges se déverse, est la source d’une mer peu saline, souvent peu profonde et parsemée d’ilots maritimes. Son étendue dessine une double anse dont la partie de gauche s’enfonce profondément entre la Suède et la Finlande. Rester côté européen en longeant le littoral de l’autre anse permet de traverser le Danemark, l’Allemagne, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie pour finir par arriver à la frontière russe. Si la Baltique est une importante destination balnéaire où s’ébattent les vacanciers, à l’heure où les tensions montent entre la Russie et l’Europe, elle est un terrain potentiel de conflits à fort impact. Aux nombreuses limites frontalières qu’elle jalonne, se rajoutent les enjeux stratégiques sous l’eau représentés par les nombreux câbles et pipelines qu’elle abrite, ainsi que depuis la dernière guerre, mines, bombes et agents toxiques qui y dorment...
La série d’Irene Jonas fait naturellement écho à la villégiature estivale, un de ses thèmes privilégiés qu’elle retrouve avec ces gens du Nord dont la Baltique est le territoire de prédilection. Mais sur cette côte, les images balnéaires s’enrobent d’une saveur particulière. Irène Jonas arrache au réel autant une vision poétique que politique. La collusion temporelle obtenue par les rehausses de couleur provoque une telle ambiguïté que la projection mentale est achevée, entre réminiscences du passé et perspectives prémonitoires...






